Comment penser l'Homme ?
Compte rendu de l'intervention avec Jean-François Malherbe professeur d’éthique.
Comment penser l’homme, je veux dire l’être humain mâle ou femelle ? Comment penser la question de la liberté, celle de la violence et de la spiritualité ? Voilà ce que nous proposait de discuter Jean-François Malherbe durant son intervention pour la Fève. Comme l’a fait remarqué Guillem avec une pointe d’ironie : « On va traiter de tout ça en un jour et demi ?! »
Eh bien oui. C’est ce qu’a fait devant nos yeux ébahis, Jean-François Malherbe, professeur d’éthique, de nationalité belge, la soixantaine, enseignant actuellement à la faculté de Trente en Italie après une expérience professionnelle riche et variée tant dans les milieux universitaires belges, suisses et canadiens que dans les comités d’éthique de diverses institutions ou entreprises (tels le siège de la Croix Rouge à Genève ou la police municipale de la ville de Lausanne entre autre). Marié, père de 5 enfants selon la tradition familiale, il approche de l’âge de la retraite et questionne depuis quelques temps sa propre trajectoire en mettant toujours plus au centre de ses réflexions personnelles la question du sens de la vie. Il s’intéresse aussi à la question de « Dieu en nous » en référence à divers mystiques comme certains d’entre vous ont pu l’entendre lors de sa conférence du mercredi soir. J’ajoute aussi, qu’il est fana’ d’étymologie, que manifestement c’est un bon vivant et qu’il a créé avec sa femme une « petite école de philosophie » où durant 8h d’affilée le samedi après-midi, chacun peut venir philosopher autour d’une question à décider par le groupe, le tout dans un esprit « épicurien ».
C’est avec tout cela, un abord plutôt convivial et un regard assez malicieux sur la vie que Jean-François nous a proposé sa vision de l’homme, de la liberté, de la violence et de la spiritualité. Après ses exposés, nous avons pu poser quelques questions et débattre ensemble des sujets abordés.
Concernant l’homme, Jean-François Malherbe le conçoit fondamentalement comme un « être en recherche d’authenticité ». Je vous ai prévenu qu’il était féru d’étymologie gréco-latine, alors accrochez-vous ça commence fort : AUT – de autw en grec, qui signifie soi-même (comme dans « autonomie », « automobile »…), HEN – encore un mot grec qui signifie : un/unité , TIC– : de tikein toujours en grec qui signifie engendrer, et ITÉ : suffixe qui signifie qualité de. Donc –on va voir si vous suivez– « l’authenticité c’est la qualité d’un être qui travaille à « TIC » tikein, engendrer, « EN » l’unité ; « AUT » : en soi-même ».
L’humain est un être qui travaille à engendrer sa propre unité.
Le détour par l’étymologie vous a peut-être paru un peu laborieux, mais vous voyez que l’on vient de répondre en une minute à la première question « Qu’est-ce que l’homme ? ». C’est déjà une performance. Cette définition est pour le moins synthétique, donc partielle. Mais elle m’apparaît pourtant comme un raccourcis tout à fait fécond. D’autant plus riche qu’il la prolonge avec la question de la liberté qui lui est indissociable.
Passons donc à la question de la liberté. Selon Jean-François Malherbe, l’humain –ce fascinant être en quête d’authenticité que nous sommes tous– est face à deux grosses difficultés : 1) il ne sait pas exactement qui il est. 2) il ne sait pas exactement ce que l’on attend de lui. Dans cette optique, mon chemin de vie en tant qu’humain se situe donc entre la recherche de savoir qui je suis moi-même, et la recherche de savoir ce que les autres attendent de moi. C’est une quête ininterrompue d’équilibre entre ce que notre intervenant nomme « spontanéité » et « conformité ». Notre liberté et finalement notre vie se situeraient dans l’intervalle laissé entre ces deux pôles. La liberté, la mienne, la votre, étant celle de tisser et raconter une histoire, une belle et bonne histoire pour comprendre sa propre vie en intégrant dans un seul scénario ces dimensions contradictoires.
Mais si nous sommes en quête d’unité entre notre « spontanéité » et la réponse à certaines attentes sociales, la belle histoire que nous nous racontons doit fréquemment être questionnée, remise en cause, voire entièrement rescénarisée. Car cette belle histoire aussi ajustée nous soit-elle risque fort de devenir enfermante si nous la confondons avec notre réalité. Notre réalité d’être humain est en effet toujours au-delà de ce que nous nous racontons. Cet au-delà nous étant inaccessible, nous l’approchons du mieux que nous pouvons par l’histoire de vie que nous élaborons plus ou moins consciemment.
L’élaboration de notre « belle histoire » par critiques successive, est rendu possible par l’irruption de l’incertitude et de l’inattendu dans notre existence. Ce que Jean-François appelle les « surprises ». Cheminer vers son authenticité ne peut se faire qu’en restant ouvert aux « surprises » de la vie. Elles nous contraignent à revisiter notre belle histoire. C’est ici que s’ouvre un lien avec la spiritualité, la question de la Source de Vie, ce que Jean-François appelle volontiers Dieu, sans forcément beaucoup tenir à ce nom précis. Le plus important résidant pour lui dans le fait que ce soit un « quelqu’un » ou « quelque chose » qui échappe complètement à ma maîtrise, qui est complètement au-delà de moi-même tout en venant régulièrement me visiter au cœur même de ma vie, à travers des surprises toujours inouïes.
Il me reste à aborder rapidement la dernière question, celle de la violence. Jean-François Malherbe la définit comme « le fait d’imposer à un être quelque chose qu’il n’aurait pas fait spontanément ». Avec cette définition, la violence n’est ni positive, ni négative. Elle peut se présenter sous deux pôles contraires mais indissociables celui qu’il appelle « violence diabolique » et caractérisée par le fait qu’elle génère de la dispersion et de la destruction puis ce qu’il appelle « violence symbolique » dans le sens où elle contribue à rassembler et réunir. Selon ce schéma résolument non-dualiste une action violente est toujours pour partie diabolique et pour partie symbolique. La recherche que nous appelons communément « non-violente » se situant dans la tentative de réduire au minimum la part de « violence diabolique » dans nos actes.
Voilà résumé trop rapidement quelques thèses soutenues notre intervenant. Si vous voulez le lire, certains de ses livres sont à la fève et il écrit souvent des articles dans « La Chair et le Souffle ». Si vous voulez prolonger la discussion, je suis disponible ainsi je pense que d’autres féveurs. Emmanuel Mourier 26/01/12