J’habite à la communauté de l’arche de Saint Antoine, mais qu’est-ce donc ?
J’habite maintenant à la communauté de l’arche Saint Antoine. Mais qu’est-ce donc que la communauté de l’arche ?
Tout commence avec Lanza del Vasto, un poète, philosophe, petit-fils bâtard d’un prince sicilien. Dans les années 1930, il part en Inde[1], à la rencontre de Gandhi, dont le discours sur la non violence l’a touché.
Rentré en France, inspiré par les ashrams de Gandhi, il décide de créer une communauté pour vivre une vie vouée à la non-violence. Il lui faudra dix ans avant de mettre en œuvre cette idée, dix ans pendant lesquels il écrira et constituera un groupe d’ami-e-s avec lesquel-le-s mener ce projet.
En 1948, il crée la première communauté, Tournier, mais l’expérience tourne vite au vinaigre, entre ceux-elles qui disparaissent dans la nuit avec la caisse commune et l’arrivée des premiers enfants qui bouleversent l’équilibre de la communauté.
Mais Lanza del Vasto et ses ami-e-s ne se découragent pas et ils fondent une nouvelle communauté, puis une autre, et s’installent enfin à la Borie-Noble, « terre capitale de l’arche », au Nord de Montpellier.
Lanza del Vasto vit à la Borie-Noble et voyage partout dans le monde pour partager ses idées. D’autres communautés apparaissent, notamment en Amérique Latine, mais aussi en Espagne, Italie, Allemagne…
En 1981, celui qui s’appelait « le Patriarche » meurt, mais les communautés de l’arche ne disparaissent pas, malgré une période difficile. En 1987, un groupe décide d’essaimer et part à Saint Antoine l’Abbaye, dans l’Isère, fonder une nouvelle communauté de l’arche, au sein d’une abbaye, dans un ancien petit séminaire des Pères de la sainte Famille, abandonnée depuis plusieurs années. C’est dans cette communauté que j’habite à présent, au moins pour l’année à venir.
La mort de Lanza del Vasto a bien sûr constitué un choc pour la communauté de l’arche, mais aujourd’hui, l’arche a repris du poil de la bête. Si en 2012, il n’y avait que 4 postulant-e-s dans l’arche, en 2014, ils sont 59 (car l’entrée dans l’arche est un engagement, qui se fait après un postulat de 2 ans). De nouvelles communautés voient le jour et la communauté de Saint Antoine l’Abbaye est en plein essor. Les murs sont même devenus trop petits et la perspective d’un essaimage prochain n’est pas exclue.
« L’entreprise à laquelle je dois me livrer sera l’œuvre de centaines, de milliers d’auteurs, ou ne sera pas. Chacun y apportera le sens de sa vie et la marque de sa main. » (Lanza del Vasto, Larche avait pour voilure une vigne, Ed. Denoel, p. 19, 1978)
Voilà pour l’histoire, rapidement. Mais quels sont les principes et les valeurs qui animent ces communautés ?
Se consacrer à la non-violence par l’expérimentation
Les communautés de l’arche sont nées du désir de vivre une vie se rapprochant le plus possible de la non-violence. Il serait bien prétentieux de parler de vivre la non violence, les communautés de l’arche cherchent humblement à se consacrer, se dévouer à la non-violence mais ne prétendent pas avoir atteint cet horizon (probablement inatteignable, mais engageant une dynamique puissante).
« Le but de l’ordre est de créer (…) des ilots de vie fraternelle, les multiplier peu à peu, détourner le plus d’hommes possibles de la folle philosophie courante, les enseigner, non par des théories, mais par l’exemple, réformer les hommes plutôt que les lois (…). » (p. 108)
L’expérimentation continue est la valeur clé de l’arche. Il s’agit d’essayer de faire ensemble, de vivre ensemble. Et dans ce cadre de l’expérimentation, bien entendu il existe des principes et des valeurs, des idées, mais ces dernières passent toujours après les personnes. Margalida Reus, responsable de l’arche internationale exprime cela en disant que l’arche cherche moins à être parfaite et plus à être dans la réalité.
La non-violence, c’est (beaucoup de choses, et j’en parlerai sans aucun doute plus longuement ici plus tard, mais entre autres, c’est) ne pas avoir de maitres ni d’esclaves. Ainsi, dans les communautés de l’arche, les décisions ont longtemps été prises à l’unanimité. Aujourd’hui, après avoir pris à l’unanimité des décisions telles que la couleur de la peinture des toilettes, la communauté a évolué vers le consensus, une méthode qui continue à respecter chacun-e et ne crée ni maitre ni esclaves. Petit à petit, la communauté évolue vers les principes de la sociocratie. Elle se fait accompagner dans ce travail et continue d’évoluer.
« Le meilleur gouvernement est celui qui enseigne aux gens à se gouverner aux-mêmes. » (Lanza del Vasto, L’arche avait pour voilure une vigne, Ed. Denoel, 1978, p. 100)
Redonner ses lettres de noblesse au travail qui émancipe l’homme (et la femme)
« Tout le monde travaille selon ses forces et reçoit selon ses besoins. » (Lanza del Vasto, Larche avait pour voilure une vigne, Ed. Denoel, 1978, p. 108)
L’un des piliers de la communauté est le travail partagé. L’objectif de Lanza del Vasto, en fondant ces communautés était d’être le plus possible indépendant du reste du monde, courant à sa perte selon lui, et pour cela, de réduire ses envies à ses besoins et ses besoins au minimum. A l’arche, on cherche à tout faire nous mêmes, le pain, le jardin pour avoir des fruits et des légumes, les travaux de bricolage, d’artisanat (sculpture sur bois, couture, tissage, bougies…) et autres… A l’origine, dans les communautés de l’arche, on filait et on tissait la laine pour faire les vêtements des membres de la communauté. Si Lanza del Vasto s’érigeait contre le salariat, forme moderne d’esclavagisme de son point de vue, les communautés ont évolué et aujourd’hui à Saint Antoine on compte deux contrats aidés pour nous aider à faire le ménage.
Parce que, concrètement, la communauté de Saint Antoine est une communauté d’accueil, qui propose 99 chambres d’hôtel (ce qui fait beaucoup de ménage !), qui permettent à la communauté de subvenir à ses besoins. Les sessions accueillies sont en accord avec les valeurs de la communauté (elles portent sur des thèmes divers tels que la non violence, le reiki, le yoga, l’accompagnement spirituel, psychologique, ou des ateliers clown…).
Par ailleurs, travail est vécu comme émancipateur. D’abord parce que selon Lanza del Vasto, l’homme-la femme devait rester maitre de son travail et pouvoir suivre une tache du début à la fin (il se battait par là contre la division du travail qui coupe l’homme-la femme des fruits de son travail). D’autre part parce que le travail est un moment de partage.
Par exemple, chaque matin, nous nous retrouvons tous, l’ensemble de la communauté, à éplucher les légumes et les fruits pour la cuisine de la journée, sans distinction entre les engagé-e-s et les personnes en stage ou en formation. Tout le monde partage ce moment de travail. De même nous faisons chacun notre vaisselle personnelle après le repas, et une petite équipe s’occupe de faire la vaisselle des grosses gamelles.
Le travail à l’arche est une occasion de travailler sur soi, ce qui est un autre pilier de la communauté.
« C’est en faisant que l’homme se fait. » (Lanza del Vasto, L’arche avait pour voilure une vigne, Ed. Denoel, 1978, p. 100)
Favoriser l’approfondissement de soi, consubstantiel à la vie ensemble
La plus importante des qualités requises pour vivre en communauté, c’est la capacité à douter de soi, à se remettre en question, selon Margalida Reus. Déjà pour Lanza, « On ne peut pas plus séparer la vie intérieure de la vie extérieure que l’inspiration de l’expiration. » (Lanza del Vasto, L’arche avait pour voilure une vigne, Ed. Denoel, 1978, p. 95).
Ce travail sur soi renvoie à des questions fondamentales, touchant à ce pour quoi nous sommes sur cette terre, ce que nous sommes essentiellement, quelle est notre vocation, quelle est notre vérité. Ces questions conduisent naturellement sur un chemin spirituel.
A ce titre, l’arche est une communauté composée majoritairement de Chrétien-ne- s et non pas une communauté chrétienne. Elle n’a jamais cherché à être reconnue par une quelconque Eglise et tient à cette indépendance. L’arche est engagée dans le dialogue interreligieux et, même si la majorité de ses membres sont Chrétien-ne-s, elle accueille tou-te-s, dans leurs chemins divers.
Toutefois, la communauté de Saint Antoine a fait le choix de vivre sa foi chrétienne et d’enraciner cette spiritualité, à travers notamment un office chrétien chaque matin et une messe chaque vendredi, partant du principe qu’on ne peut accueillir l’autre qu’en étant vrai avec soi-même, et qu’on ne peut recueillir de fruits de sa pratique spirituelle qu’en s’enracinant.
Mener des actions non-violentes, la communauté au service du monde
« Nous ne sommes pas pour autant résignés au mal d’autrui et nous nous tenons prêts à nous jeter en travers d’une injustice (…), cela pour l’amour de Dieu et des hommes, non pour des idées ou des systèmes. » (Lanza del Vasto, L’arche avait pour voilure une vigne, Ed. Denoel, 1978, p. 86)
Au-delà de l’exemple qu’elles posent, celui d’une vie simple et utile, de partage et de spiritualité, les communautés de l’arche sont également des moteurs pour des actions non-violentes dans l’ensemble de la société.
Des membres de l’arche ont été à l’initiative du statut d’objecteur de conscience qui a sauvé du service militaire quelques hommes à une certaine époque. Ils-elles ont également milité contre le nucléaire, la guerre d’Algérie, en employant des moyens non-violents.
Aujourd’hui (entre autres car la liste est longue), l’arche est à l’initiative du mouvement des faucheurs volontaires (à travers notamment la personne de Jean-Baptiste Libouban), elle a également construit une cabane de la Paz à la ZAD (Notre Dame des Landes) et est engagée contre le TAFTA.
Les communautés de l’arche ne sont pas recluses sur elles-mêmes, dans l’attente que le monde s’écroule et cherchant à sauver leur peau sans penser à celle des autres. Là encore, Saint Antoine est un bel exemple de cette ouverture de la communauté sur l’extérieur. La communauté a développé des liens d’amitié avec des habitant-e-s du village de Saint Antoine et des villages alentours. Chaque soir, à la prière œcuménique que nous partageons autour du feu, nous sommes rejoints par des habitant-e-s du village. Et des personnes ayant passé du temps à la communauté se sont ensuite installées dans la région et petit à petit, la communauté rayonne, ses valeurs se diffusent…
Lanza del Vasto était très légèrement radical… et selon lui, la non violence devait aller de pair avec la pauvreté, en raison de l’idée selon laquelle toute richesse et toute propriété engendre une volonté de sécurité, de protection et donc de violence, pour protéger sa richesse. Aujourd’hui, l’arche a évolué et est passée du vœu de pauvreté à un engagement à la simplicité.
Ecrit le 25/09/2014 par Daphné
[1] Ce voyage est raconté dans le livre Le pèlerinage aux sources, que je recommande chaleureusement.